Le climat évolue et entraîne ainsi des difficultés de gestion des eaux de pluie. Si on ajoute à cela la croissance démographique et la croissance des villes avec l’imperméabilisation des sols (routes, parkings…), les collectivités doivent aujourd’hui mettre en place des politiques de gestion des eaux pluviales. 

Cette gestion durable et intégrée consiste à s’inspirer d’un principe primordial de la gestion naturelle des eaux : infiltrer la goutte d’eau au plus près de son point de chute.  

Jean Jacque Hérin, Président de l’ADOPTA (Association pour le Développement Opérationnel et la Promotion des Techniques alternatives en matière d’eaux pluviales) a mis en place une telle démarche à Douaisis Agglo dès les années 1990. Il nous parle de son expérience.

 

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots votre démarche en matière de gestion des eaux pluviales ?


Jean-Jacques Hérin, Président AdoptaJe m’appelle Jean Jacques Hérin et j’ai été Directeur Territorial pendant plus de 30 ans notamment en charge de l’Eau et de l’Assainissement dans le Douaisis. Dans ce cadre, j’ai mis en place une
politique volontariste de gestion des eaux pluviales, dès 1992. Cette politique est basée sur une gestion à la source, dès le point de chute de la goutte d’eau.

La Communauté d’Agglomération du Douaisis – Douaisis Agglo -, dans le Département du Nord, est un territoire de 150 000 habitants. Il était soumis aux inondations et à la saturation des réseaux d’assainissement avec de nombreuses contraintes (passé industriel lourd, peu de pente, géologie contrastée, artificialisation des cours d’eau…). 

En 1992, nous avons subi cinq inondations en 5 ans sur le même quartier, malgré des investissements pour tenter de les juguler. Nous nous sommes alors dit que si nous n’arrivions plus à gérer l’eau de pluie une fois dans les réseaux, la seule alternative était de la gérer en amont sans la laisser y entrer. D’où cette gestion dès le point de chute, localement.

 

Décrivez-nous la démarche, le contexte et le territoire sur lequel elle s’est mise en place ? 

Pour arriver à nos fins, il a été mis en place des nouveaux moyens, nécessaires et efficaces. La rédaction d’une nouvelle politique et d’un nouveau règlement d’assainissement pluvial s’est imposée. Cela a consisté à appliquer les dispositions prévues par le Code Civil et ses articles 640 et 641 : le propriétaire d’un terrain est propriétaire de l’eau qui y tombe. D’où une gestion de l’eau de pluie dès son point de chute. Plus de collecte, plus de ruissellement, plus de concentration. 

Le premier principe de base est d’utiliser la capacité du sol et sa partie superficielle (l’horizon pédologique) pour stocker et infiltrer cette eau de pluie. 

Le deuxième principe est de donner une fonction supplémentaire à tout espace urbain. La voirie devient également un réservoir d’eau, l’espace vert stocke et infiltre les eaux, etc. 

La nécessité de créer une structure associative, ADOPTA, s’est vite fait ressentir. Il fallait accompagner ce changement radical, pour informer, renseigner, convaincre et rendre possible cette gestion des eaux pluviales “autrement” dans les projets urbains. Cela concerne les extensions urbaines mais aussi toute mutation de l’urbanisation existante, renouvellement ou reconstruction de voirie par exemple. 

ADOPTA a été essentielle car tout changement de pratiques implique une résistance. Dès lors des freins apparaissent, justifiés ou non : des questions techniques, des interrogations sur les risques, la pollution, la saturation, les dysfonctionnements, les responsabilités, qui entretient, etc… Grâce à ADOPTA, en mettant tous les acteurs de la construction de la ville autour d’une même table, toutes les réponses ont pu être apportées. On s’est appuyé sur des retours d’expérience. De la donnée scientifique a été diffusée. On a apporté, des réponses à toutes les craintes, freins techniques et surtout psychologiques. Peu à peu le rayonnement d’ADOPTA a dépassé les limites du Douaisis, les territoires changeant de politique venant à Douai. 

En sus d’ADOPTA, association loi 1901, la Direction Assainissement de la Collectivité – Douaisis Agglo – a assuré une animation territoriale, une transversalité d’actions entre tous les services de la collectivité, y compris ceux des communes de l’agglomération. Pour cela, il faut être à l’affût de tous les dossiers de travaux pour y inclure le plus tôt possible cette gestion de l’eau pluviale “autrement”, et la déraccorder des réseaux d’assainissement. Nous sommes allés jusqu’à aider une Direction de la Voirie communale à rédiger son Cahier des Charges Techniques pour consulter les entreprises de voirie en vue de la reconstruction d’une rue en chaussée à structure réservoir avec enrobés poreux. C’était en 1993 !

 

Quels ont été les résultats de la démarche ? Comment se poursuit l’action sur le territoire ? 

Aujourd’hui, grâce à cette animation locale interne, grâce au rôle de l’ADOPTA, mais aussi du portage politique, Douaisis Agglo présente un bilan très positif, après 25 ans de politique volontariste : 

  • 25% du territoire ne rejette plus d’eau pluviale aux réseaux
  • Ces derniers sont d’ores et déjà conforme aux exigences de l’arrêté ministériel du 21 juillet 2015 
  • La collectivité économise plus d’un million d’euros par an sur son service eau pluviale urbaine (soit 35% moins cher par rapport à un territoire équivalent).

Fort de ce constat chiffré, Douaisis Agglo continue cette politique. Pour tous les projets de travaux neufs c’est systématiquement zéro rejet d’eau pluviale. Pour les opérations de transformation de l’urbanisation existante, un examen précis de toutes les possibilités de déraccordement des eaux pluviales est effectué pour réduire le plus possible les rejets aux réseaux préexistants. 

Pour y arriver, les agents de la Direction Assainissement participent ou sollicitent des réunions de « revue de projets » internes à Douaisis Agglo et avec les communes. L’animation territoriale consiste à faire travailler ensemble les différents services d’une collectivité, mais aussi ceux des autres collectivités et acteurs du territoire. Cela nécessite d’anticiper et de ne pas attendre que les projets soient finalisés pour se préoccuper de la question des eaux pluviales. Celle-ci doit faire partie intégrante du projet, du plan masse.

 

Selon vous, quels ont été les éléments clés de réussite ? Quels ont été les principaux freins que vous avez rencontrés ?

Aujourd’hui, grâce à ce passé et ces expériences, nous conseillons davantage de solutions simples, notamment celles que l’on appelle « Fondées sur la Nature », faisant appel à la végétalisation. Elles sont les plus économiques (et de loin) et elles répondent à bien d’autres besoins des collectivités (adaptation au changement climatique, besoin de biodiversité, création d’îlots de fraîcheur …). 

La réglementation, il y a 25 ans, était balbutiante sur ce sujet. Désormais, elle oblige à mettre en place une gestion intégrée et durable : cette gestion à la source des eaux pluviales. De plus, SDAGE, SRADDETT et autres textes obligent les porteurs de projets à prendre en compte l’eau pluviale, non plus comme un déchet à évacuer hors de la ville au plus vite, mais comme une ressource, une richesse. Richesse qu’il faut garder pour alimenter les espaces de biodiversité et recharger les nappes phréatiques. Pour autant la fameuse Taxe Pluviale qui n’a duré que 3 ans était un outil incitatif supplémentaire bien intéressant et motivant ! 

Tout territoire doit initier ce type de politique de gestion durable et intégrée. Ils doivent s’investir pour obtenir du résultat. Cela passe par une implication forte, permanente de la Direction Assainissement, sur tous les dossiers du territoire, par une culture de la transversalité. Les services doivent se parler, se comprendre et remplir leurs objectifs respectifs de concert. Cela sera source d’économie financière pour tout le monde et donc pour l’habitant. 

Mais cela passe également par un portage politique fort. Les élus doivent être moteurs et exiger le travail collectif des différents services de la structure qu’ils pilotent. Services et élus sont soutenus grâce à une animation nationale par des organismes comme le GRAIE, l’ADOPTA et bientôt par le Réseau National des Animateurs Territoriaux Eau Pluviale en cours de constitution… 

Ce triptyque est fondamental : portage politique, animation locale, animation nationale.

 

Que conseilleriez-vous à un territoire qui souhaite se lancer dans la gestion de ses eaux pluviales ?

Pour conclure, si c’est difficile parce que c’est un changement de regard porté sur ces eaux pluviales, parce que c’est un changement organisationnel et de management, c’est payant ! Les indicateurs chiffrés de Douaisis Agglo, technique, environnemental et financier, sont éloquents. 

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